Polar Mystère

Une âme si Blanche

Une histoire de violence, de mystère et de magie qui se déroule à San-Francisco, la ville de Saint François d’Assises, l’homme qui aimait les bêtes.

San-Francisco, la ville ressuscitée.

San-Francisco toujours instable, toujours au bord du gouffre, trépidante, inquiétante, fabuleuse comme un conte de fées et laide comme un cauchemar.

Quand on y rencontre l’âme-soeur, elle risque d’avoir une drôle de gueule.


louveblancheGrand
Quand les mythologies anciennes se glissent dans le quotidien et le bouleversent. Parfois, c’est votre folie qui vous empêche de devenir fou. C’est ce que le gentil Dawson imagine, c’est ce que pense l’étrange Alypios qui sait tant de choses secrètes. Seule celle qui n’a pas besoin de nom mais qui existe si fort ne croit pas à la folie. Elle n’a de vie que dans l’action.


San Francisco, 1906, le tremblement de terre et le grand incendie. Jack London a écrit : « …complètement détruite. San Francisco n’est plus. »

San Francisco à l’époque du récit, bien longtemps après sa « disparition ». Ville miraculée ou magique.

Nous rappelons à nos aimables lectrices et lecteurs que cet ouvrage est de pure fiction.

Ni les personnages, ni l’action ne sauraient être corrélés à des événements réels ou actuels.

 Cependant, les formules magiques étant authentiques, il est fortement déconseillé de les prononcer à haute voix. L’auteur décline toute responsabilité à ce propos.



Extraits :

Le loup devant toi

Prends-le pour ton frère

(Chant mortuaire roumain)

1

Des documents, des papiers, des photos. Il aimait les regarder. Les souvenirs, c’est étrange, c’est souvent douloureux mais la souffrance est douce. Des papiers et des images que l’on regarde soirée après soirée.

Les photos  : Alicia à quatre ans, la plus jolie fille du jardin d’enfants; Alicia à  treize ans, belle à en couper le souffle.

Beaucoup de photos. Alicia avait le culte de la personnalité, de sa propre personnalité.

Alicia à dix-huit ans, au moment de leur mariage. Le certificat de mariage. Juin 1984, Châtel-Saint–Denis, canton de Fribourg, Suisse, Europe. Guillaume Ruthmeyer de nationalité suisse épouse Alice Swanson la petite étudiante américaine. A l’époque, lui aussi allait encore à l’école. Elle ne voulait pas porter son nom à lui alors ils avaient profité de la loi suisse qui permet à l’homme de porter le nom de la femme. Et il était devenu monsieur Swanson, Willie Swanson.  En anglais, Guillaume donne William qui devient Willie pour n’importe quel américain. C’est comme ça qu’on est dépossédé de son identité en tombant amoureux.

Et puis le départ pour la grande Amérique parce qu’Alicia aimait beaucoup la Suisse mais n’envisageait pas d’y vivre. De toutes façons, il ne tenait pas plus à son nom qu’à la vieille Europe.

Ils avaient divorcé vingt-trois ans plus tard.

Willie Swanson range les papiers et les photos et boit un autre verre. C’est bon pour le sommeil.

Rêves d’un petit Suisse devenu flic dans la grande Amérique. Il rêve souvent et beaucoup. Trop. Des rêves étranges. Peut-être l’alcool. Qui peut dire de quoi l’alcool est capable?

« Il était elle. Il souffrait dans le corps mais il sentait qu’il était fille. Pas femme. Il savait qu’il n’avait jamais eu d’enfant. De petit. Quel drôle de rêve ! »

Il s’éveilla en sueur. Il tremblait d’angoisse. Il n’aimait pas ce cauchemar.

Le téléphone grelottait. Il détestait cette sonnerie mais il l’aimait aussi  : Alicia l’avait choisie. Il ne se décidait pas à décrocher. Machinalement, il compta neuf sonneries et prit le combiné. C’était elle, Alicia, bien sûr.

– Ça va ?

Elle savait toujours. Où qu’elle soit, où qu’il aille, elle savait quand sa vie dérapait et glissait dans le mauvais sens. Elle était effrayante.

– Willie Swanson, réponds ! Qu’est-ce qui se passe ?

Elle n’avait pas besoin qu’il participe vraiment à la conversation. Elle se contentait de son souffle. Il ne pouvait pas lui retirer sa présence. Il avait essayé. Il avait tout tenté, ou presque. Il avait même envisagé de se suicider. C’était un genre d’idée à lui, ça. Elle en serait morte.

– J’ai rêvé que tu avais peur. Non, je n’ai pas rêvé. Je ne dormais pas. Est-ce que tu as peur ? Pourquoi ?

– Tout va très bien, dit-il.

Il le croyait.

– C’est ce que tu crois, fit-elle, mais j’ai eu mal. Comme des crocs dans mon cerveau. Tu ne vas pas faire de bêtises, au moins?

– Mais non  !

Des bêtises, pour quoi faire  ? Est-ce qu’on fait des bêtises à quarante-cinq ans, pour un divorce banal  ? A l’amiable. C’était Alice qui le trompait. Elle ne voyait pas les choses ainsi. Lui, il avait eu des aventures mais elle, elle n’avait pas l’âme aventureuse mais d’une fidélité de lierre. Elle était vraiment amoureuse de chacun de ses amants.



– Gueulez plus fort et on vous retrouvera au cabanon où les types du service secret vous lessiveront le cerveau avant de vous lobotomiser.

– C’est l’armée, pas les hommes du président, corrigea Curnonsky.

Elle suait. De mépris, d’impatience, de colère trop contenue. Il faisait chaud, aussi.

– En tous cas, dit Corrigan, si vous débloquez, Curnonsky, vous coulerez toute seule. Moi, j’adhère à la version officielle. Swanson, c’est un brave type qui n’a sans doute rien vu. C’est pas une lumière, c’est un cocu. Ça, c’est son dossier et on n’y peut rien.

– C’est ce que vous pensez, espèce d’hypocrite ?

– Ce que je pense est une chose et ce qu’il faut dire est plus important.

– Arriviste !

Corrigan ricana, ce qui lui causait des douleurs et des tiraillements divers. Il fit un essai de son fameux sourire rassurant et charmeur.

– Nous l’aurons, Curnonsky, je vous le jure. Mais, plus ça va, plus je crois qu’il faut le laisser s’enferrer tout seul.

– Un nom de dieu de saloperie de loup-garou !

– Ça, c’est vous qui le dites mais j’admets qu’il a beaucoup changé.

– A votre place, je chierais dans mon froc, dit Curnonsky. Vous n’avez pas vu ce que j’ai vu.

Dean Corrigan la Bête serrait sur ses côtes esquintées et sensibles une mini Uzi. Cet engin là lui paraissait idéalement adapté aux créatures infernales capables de le traiter comme un maudit punching-ball.



Swanson était enchaîné. Il avait un collier métallique autour du cou et les poignets, les chevilles et la taille entravés. Un projecteur l’éblouissait, dégageant une telle chaleur qu’une vapeur naissait dans le faisceau, une brume verte comme le smog, à la senteur âcre de terre et de poussière.

– C’est une magie puissante, fit une voix derrière le projecteur. Le vert est la couleur de la pourriture, de la vie et de la mort. Il est votre destinée.

– Voleur ! dit une autre voix, tout aussi masculine et dépourvue d’inflexions.

– Vous ne pourrez pas la libérer. Elle est tenue par votre incapacité à vous opposer à nous.

– Imbécile !

C’était dit comme une simple constatation ou en guise de ponctuation aux phrases de la première voix.

– Vous jouez avec des forces qui vous échappent.

– Pauvre crétin !

– Elle vous détruira lorsqu’elle aura fini d’exploiter votre petit ego. Nous vous avons observé durant vos pitoyables efforts vers la puissance.

Swanson plissait les yeux. Il ne voulait pas tant échapper à la trop forte lumière que la casser, la scinder en raies neutres. Quelque chose en lui l’y poussait. Il parvint rapidement à ne plus la percevoir que comme une succession de nappes grises sans relief. Des millions de spores ailées formaient le brouillard. Les hommes étaient plus de deux. Cinq ou six, peut-être. Peut-être car ils pouvaient être plus nombreux et cachés par les colonnes de la cave. On ne distinguait pas leurs visages. Des groins pareils à ceux de porcs fantasmagoriques les dissimulaient. Là, Swanson avait une explication.

 

« – Des masques à gaz. »

« – Qu’est-ce que c’est ? »

« – Ils me droguent avec ces espèces de trucs dans l’air. C’est sûrement d’origine végétale. »

« – Je ne peux pas sortir ni m’emparer du corps. »

« – Ils nous droguent, ils nous bloquent. »

 

– Il faut nous rendre ce que vous avez volé, monsieur Swanson, fit la première voix.

– Il croit qu’il est drogué.

Ça, c’était quelqu’un de nouveau. Une voix rauque et lointaine, intense.

– C’est une magie, croyez-nous, fit la première voix, Un très ancien charme de contrôle de la matière et de ce qui l’anime. C’est avec ce charme que nous avons refermé l’accès à nos salles.

– Je ne comprends pas, dit Swanson.

Il se sentait suffisamment désorienté pour ne pas avoir à feindre un certain étonnement.

– Nous pouvons avec lui amener la matière à se déplacer, comme nous pouvons la contraindre à emprisonner un esprit. Nous avons déplacé des milliers de tonnes de pierre sans un bruit et la terre a obéi. Vous croyez-vous plus fort que le roc?

Swanson se déplaça un peu sur le sol spongieux. Il était navré pour son smoking.

– Où sommes-nous ? demanda-t-il.

– Quelle importance ?



O’Reilly et Callagher s’étaient jetés sur Swanson et l’avaient couvert de leurs corps massifs pour le coucher. Ils beuglaient d’un ton suppliant  :

Hrauzk ár hervádum… Lieut’nant, b’gez pas ! Hratt á völl brynju…

Ce qui ne signifiait rien pour eux ni pour Swanson, mais la chose en Swanson écoutait et rêvait et ne prit pas le corps pour en faire une arme.

Hrauzk ár hervádum, Hratt á völl brynju…

Ils avaient appris et répété les mots jusqu’à l’écoeurement. Ceux-là étaient pour le feu et ce qui vivait en Swanson. Ils ignoraient qu’ils étaient enveloppés comme d’une bulle et protégés des flammes par le ravissement de la louve aux gènes très anciens.

O’Reilly et Callagher haletaient. Leur frousse était intense mais ils trouvèrent le chemin de leurs armes. Le plomb fracassa les crânes et les côtes du chinois et du barbu alors que s’épuisait le carburant des lance-flammes. Swanson regarda Alypios.

– Qu’est-ce que c’est  ?

– Un très vieux poème scandinave. Un piège lyrique pour l’âme. Un enchantement.

Alypios saisit Swanson par le col de son blouson et l’arracha à la gangue formée par les deux anciens flics à demi hébétés. Entre son majeur et son annulaire son mouchoir dépassait, couvert de sang qui luisait. Il remarqua le regard de Swanson et escamota l’éclat rouge brillant.

– Cristal, fit-il à mi-voix. C’est la résonance qui tue. Certains êtres ne sont pas vulnérables autrement.

Tout en parlant, il entraînait Swanson, abandonnant O’Reilly et Callagher à la curiosité des spectateurs. Le petit homme et l’homme au ventre saillant sous la toile du blouson n’attiraient pas l’attention. Le feu avait monopolisé l’oeil et les détonations piégé l’ouïe. Swanson dit :

Hrauzk ár hervádum,  qu’est-ce que ça signifie ?

– Vous avez l’impression de connaître ?

Swanson secoua négativement la tête. Pourtant, il se souvenait de chacun des mots prononcés sur son corps.

– Ils n’ont pas trouvé ça tout seuls, dit-il.

– « Il jaillit de son armure », répondit Alypios.

Et il ajouta dans un murmure ronronnant :

– « Il jaillit de son armure… Rejeta sur la plaine sa cotte de mailles.. ». Evidemment, les effets ne sont pas les mêmes lorsque l’on traduit. La langue ancienne vous avait une autre gueule, elle était une arme au combat… On prend le second taxi !

Une voiture verte avec un feu clignotant derrière le pare-brise s’interposa.

– Montez  !

Dean Corrigan extrayait son torse colossal de la bagnole. Swanson grogna. Corrigan fit un geste apaisant des deux mains.

– J’ai pigé, dit-il, je jette l’éponge. Je parie sur vous, professeur. Sérieux.

Swanson avait la force en lui, prête à jaillir. Il ouvrit la portière de la voiture et s’installa sur la banquette arrière. Il se sentait en forme mais nauséeux. Il avait faim. Alypios le rejoignit.

– Au zoo, directement, lança-t-il.

Le lieutenant de police Dean Corrigan, dit la Bête, s’empressa d’obéir.


…A suivre…