Polar Historique

Jarl

Le Faiseur de Rois

Le Bâton et le Bouclier

Une histoire de violence, d’amitié et de trahisons au temps des vikings, avant le temps des royaumes trop grands. Bien des meurtres pas tous résolus.

Dans le langage fleuri et très codifié des scaldes, les diseurs d’histoires nordiques, le Bâton était l’épée et le Bouclier le symbole du courage et de la force protectrice sans faille.

C’était au temps de Jarl, comte, Seigneur de Guerre, intrépide et cruel comme seul un enfant peut l’être.

Un récit étrange où la pitié n’a pas sa place parce que c’était un sentiment sans mot pour le dire.


 



 

 

Lorsque la Terre était jeune et âpre et l’océan une promesse de richesses pour les âmes fortes. Lorsque tout était Magie et Merveilleux. Lorsque la Mort tenait sa promesse de Vie.


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Bien avant que l’ univers ne soit ce qu’il est aujourd’hui, ce chaudron bouillant de passions et de violence qui fait de systèmes planétaires entiers et de milliards d’êtres vivants un simple enjeu dans des ambitions démesurées ; bien avant ce temps de fureurs aveugles que nous subissons, l’Univers était constitué d’une multitude d’univers se croyant ou se voulant uniques. Et en paix, souvenez-vous ! Etrange aspiration car ils portaient en eux les germes de la guerre…
Un monde, particulièrement, une planète sans grande importance, est à l’origine de ce jeu cruel et sauvage. Nous connaissons les Jarls et leurs principes de conquêtes  mais combien savent que le premier des Jarls est venu d’une insignifiante boule de boue nommée la Terre ? Combien savent d’où nous viennent nos dieux et nos coutumes et pourquoi l’on invoque « Thorsteinn » ou « Bjodaskalli » ou « Throdolf » lorsque l’on parle de force et de courage ou encore « Bjorn Eitkveisa » lorsque l’on veut insulter un ennemi?
Moi, je le sais et je vais le conter car Il me le demande, Lui, le Premier des Jarls, le Faiseur de Rois, même s’il ignore ce que je sais.
Mais commençons par le commencement, par le passé et la naissance…




 

 

Un peu de Jarl :

JARL

Le faiseur de Rois

 

Partie 1 – le Bâton et le Bouclier

 

Une guérisseuse lut dans les runes qu’Astrid serait veuve bientôt.

Elle lut aussi qu’il y aurait beaucoup de fureur et de danger autour de la jeune reine, ainsi qu’une haine obstinée à la détruire et qu’il ne se présenterait pas de longtemps d’autres solutions que la fuite et le refus du combat.

Astrid n’était pas couarde et ses yeux flamboyaient de rancune devant les signes. La guérisseuse rit de sa colère et jeta une fois encore les bâtonnets gravés de runes rouges. Elle expliquait alors qu’Odin est le père des runes et que son savoir se révèle souvent empli de malice. Qui tire de bons augures peut n’en vivre que les désagréments. Il n’est dit nulle part que le contraire est vrai.

Il fut aussi révélé à Astrid qu’une vie nouvelle allait tôt emplir ses entrailles.

La guérisseuse ne répondit pas à la question « s’agit-il d’un enfant ? ». Peut-être n’en savait-elle rien. La vie nouvelle que l’on porte en soi annoncée par les runes peut être aussi bien la mort, n’est-ce pas, une fin heureuse dans certains cas. Dans les runes, chaque signe signifie beaucoup trop. Leur lecture est un art pour les dieux ou pour les innocents. Cette femme se préoccupait surtout de guérir. Elle soignait le pied blessé d’Astrid afin de lui éviter la boiterie qui est plus souvent une disgrâce qu’un avantage pour les humains quoique la boiterie, comme d’autres malformations, mette parfois ceux qui en souffrent en rapport avec les choses cachées.

La reine observait les bâtonnets répandus sur le linge blanc. Elle se répétait qu’ils n’étaient rien d’autre que du bois et un peu de sang.

Le roi Tryggvi son époux fut contraint de mourir peu de temps après.

 

* * *

Chapitre 1

 

Throdolf, Astrid et une douzaine d’hommes et de femmes, des chevaux en conséquence et un unique chariot attendaient le retour des espions envoyés par eux en avant de leur fuite. Ils pensaient leurs traces perdues mais les yeux ont des langues et l’or les délie. Throdolf n’ignorait pas que le meilleur chasseur est celui qui précède son gibier

« – Je suis enceinte, annonça Astrid en s’asseyant sur une souche. La femme n’était pas sûre que cela arriverait. »

Throdolf grogna comme l’élan auquel il ressemblait par ses énormes cuisses et son caractère ombrageux.

« – Une sorcière, dit-il, Méfie-toi de ces êtres. Elles sont filles de l’eau et froides comme elle. »

Astrid rit doucement. Elle se tenait très droite sur son siège, rejetant ses épaules en arrière pour dégager sa poitrine et son ventre.

« – Une soigneuse, dit-elle, rien qu’une guérisseuse. Elle n’a tiré les runes que parce que je voulais entendre parler de mon bonheur. Tryggvi était mon amour… »

« – Tryggvi a mis de la vie dans ton ventre, c’est une bonne chose. Ses meurtriers ont à moitié manqué leur but. »

« – Mais nous fuyons, Ô Throdolf, et nous avons pu emporter si peu de choses et si peu de gens. Heureusement, tu es là. »

« – Je fais ce qui est juste. »

Throdolf caressait sa longue barbe. Un enfant haletant surgit des bois. Il s’immobilisa à deux pas de Throdolf et attendit qu’on lui adresse la parole. Astrid devança l’homme:

« – Qu’as-tu découvert, petit Thorgil ? »

« – Une île, répondit l’enfant, Une île au milieu du lac. »

« – C’est pour ça que tu es tout mouillé ? »

L’enfant haussa les épaules avec mépris.

« – Rien qu’un peu d’eau ! Il y a là-bas un homme qui nous fera passer dans l’île. »

« – Est-il ami ou ennemi ? »

L’enfant mit la main sur la poignée du coutelas qu’il portait à la ceinture.

« – Je ne lui ai pas parlé mais qu’importe ! fit-il en se redressant de toute sa taille menue, S’il est un ami, tant mieux pour lui. Sinon… »

« – Et que feras-tu, petit Thorgil ? »

« – Je l’enverrai banqueter chez Odinn. »

« – Tu ferais ça pour moi, petit Thorgil ? »

« – Je le ferai, affirma l’enfant. »

« – Ton fils promet d’être un grand guerrier, dit Astrid à Throdolf. »

Elle parlait en souriant mais sans moquerie. La lassitude marquait ses traits en l’embellissant. Il est dit que la fatigue convient aux forts.

« – Ce n’est pas une mauvaise graine, admit Throdolf sans regarder l’enfant, mais c’est un vantard qu’une pucelle rosserait. »

Thorgil baissa la tête. Sous sa mèche de cheveux noirs, ses yeux étincelaient de rage.

« – Il n’a pas six hivers, je crois, dit Astrid. »

« – Odinn tua son premier homme alors qu’il n’était âgé que de trois nuits. »

« – Bah, fit Astrid avec une insouciance un peu forcée, les dieux ont leurs façons d’élever leurs petits et nous avons les nôtres. »

Pour la première fois depuis des jours, Throdolf sourit.

« – Je vois que le trésor dans ton ventre t’apporte la sagesse. Allons, petit imbécile, prends deux hommes et va demander le passage. Discute le prix. »

« – Sa vie ! dit l’enfant. »

« – Pose-lui la question d’abord. Il peut préférer un peu d’or à la mort. Il existe encore des ignorants qui ne sont pas pressés de goûter l’hospitalité de la Valhalle. »

Throdolf rugissait dans son rire.

« – La Valhalle, dit fièrement l’enfant, J’irai y rencontrer Odinn et Frigg ! »

Les servantes échangèrent des regards et des ébauches de sourires.

« – Ne sois pas pressé, enfant, dit Astrid, Les dieux ne sont pas jaloux mais les nornes qui trient les vivants des morts pourraient prendre au sérieux ton enthousiasme. Elles manquent d’humour. »

Les hommes présents, esclaves et hommes libres, cognèrent sur leurs boucliers de bouleau pour saluer les Nornes Urdhr, Verdhandi et Skuld qui sont le Passé, le Présent et l’Avenir. Certains saluaient aussi le Destin, le Gudh inn allmáttki, l’Être tout puissant, celui qui serait Dieu au-dessus et au-delà des dieux, trop loin, en fait, pour se montrer de quelque utilité. On pouvait le nommer car il ne faut rien négliger du monde caché mais on avait plus de respect pour les Nornes qui tissent la Vie de tout un chacun et ont le caractère parfois emporté, parfois rancunier, parfois les deux ensemble.

« – Va, ne fléchis pas et reste sage et circonspect, conclut Throdolf. »

De grosses larmes de gaieté mouillaient ses joues rouges. Il suivit du regard son fils qui partait la tête haute.

 

* * *


… Beaucoup plus tard…


… Gudrod et Harald au manteau gris arrivèrent le lendemain de ce jour et ils se comportaient en fils de reine. Sur eux planait l’ombre impérieuse de Gunnhild leur mère.

Ils n’acceptèrent ni explications ni excuses et leur entrevue avec Hakon fut pleine d’amertume et de reproches. Ils regardèrent Thorgil avec une haine étrange mais ne lui parlèrent pas.

La nuit venue, Thorgil songeait devant la maison du Jarl Hakon.

Il y eut un mouvement dans la brume et une flèche alourdie de résine enflammée toucha le mur de bois et retomba au sol. Thorgil repoussa la flèche du pied. Il  se mit à crier vers la maison : « Eveillez-vous, éveillez-vous, on nous attaque ! ». Il ressentit un grand choc dans son dos et alla heurter le mur de bois. Un court instant, il se demanda s’il était mort car aucune douleur ne lui venait. Il ne pouvait plus bouger ses membres et demeurait là, la joue sur le bois, avec l’odeur de la résine qui occupait ses narines et une grande part de son esprit. Il entendait le mouvement des hommes à l’intérieur de la salle, juste derrière le mur. Il entendait des cris et des jurons. Il ne ressentait pas la chaleur des flammes et savait pourtant que le feu naissait partout autour de lui. Il se sentait glacé. Il se sentait comme dans son souvenir de l’enlèvement par les estoniens, comme on est dans l’eau froide quand l’épuisement vous gagne. Il voyait de la lumière, celle de l’incendie. Il voyait des ombres et des hommes bouger. Il les voyait de haut. C’était étrange. Il voyait son corps immobile agenouillé contre le mur. Une très longue flèche lui perçait le dos. Il songea que cette flèche avait du le clouer au bois. Il ne sentait pas de douleur, rien qu’une sorte de tristesse qui l’empêchait de prêter attention comme il eût fallu au combat. Sigurd était sorti de la halle. Il faisait de grands moulinets avec son épée. Son bouclier était hérissé de flèches. Thorsteinn aussi était hors les murs et beuglait comme un élan, défiant les traits, défiant les hommes, défiant le monde entier. Thorgil voyait un fil d’argent mouvant dans toute cette chaleur et ce mouvement. Ce fil dansait comme font les fils d’araignée au vent. Thorgil vit que le fil sortait de son ventre et se perdait dans son corps épinglé au bois. Alors, il lui vint la connaissance que c’était là le fil que tranchaient les Nornes, le fil de la vie encore si ténu pour lui parce qu’elles ne l’avaient guère tressé d’aventures et de souvenirs. Il était bien près de mourir, bien près d’aller rejoindre ses ancêtres et les chasses d’Odinn, peut-être. Mais il était trop jeune pour le grand banquet des héros et des guerriers. On l’en chasserait avec des rires de dérision. Il se débattit soudain, indifférent à la bataille des hommes qu’il dominait, soucieux tout à coup de son seul sort. Il lui vint une pensée « Haut baron, par le sang d’Azrael, viens à mon secours ». Il répéta cette phrase, encore et encore, « Haut baron, par le sang d’Azrael, viens à mon secours ». Mais la première fois avait suffi. Un hennissement qui avait la force d’une tempête emplissait l’air. Là, en bas, les hommes s’immobilisèrent. Une forme noire se précipitait dans l’espace. Thorgil voyait en elle le cheval géant de Cathbad. Il lui paraissait que de lourds sabots martelaient l’air. Les hommes qui se battaient si cruellement un instant auparavant levaient la tête au ciel, effarés par la nuée couleur de suie qui se précipitait vers eux, saisis d’étonnement et peut-être de pure terreur devant ces coups de tonnerre semblables à un roulement de tambours immenses. Surmontant la forme sombre, deux brasiers de la teinte rouge veiné de noir qui est celle des braises ardentes, deux brasiers brûlaient qui étaient, pour Thorgil, comme les yeux de Cathbad dans la face couturée de cicatrices mais en plus grand, en tellement plus grand, grands comme un puits double d’écarlate qui l’engloutit tout soudain. Ce que virent les hommes au sol était plus étrange encore. Ils virent un corps mince arraché du mur de bois en flammes. Une longue flèche lui perçait le torse de part en part. Et ce corps qui avait l’abandon de la mort, bras et jambes et tête ballants, flottait et s’élevait.

Certains prétendirent plus tard qu’il y avait sous le corps de Thorgil une main d’ombre et l’on chanta sous bien des formes cette merveille :

« Dieux et Nornes ont même dessein – Et ne prennent enfants et hommes – Que lorsque de grandir ils ont fini »

Ce fut pour Thorgil un bien curieux voyage que celui qu’il vécut dans l’œil de braise…

Un voyage qui n’est pas achevé encore car c’est ainsi que débuta la véritable aventure du Jarl, en des temps imprécis, quand le simple fait de posséder de l’acier, un alliage d’une simplicité si enfantine qu’il ferait sourire nos enfants et n’est connu que des historiens de la métallurgie, quand ce simple fait semblait une merveille et donnait le pouvoir. Ceux qui allaient et venaient dans leurs machines aux incroyables prouesses technologiques en observant parfois avec condescendance ce petit monde de guerriers pathétiques, ceux-là allaient subir une dure leçon. Ils avaient oublié leurs origines et la force de la Magie et de la Lutte au commencement des temps.

Le Jarl allait tous les rejeter dans l’ombre et la terreur de l’incompréhensible, de ce que l’on dirait humain, ce mystère.

Ils l’ignoraient alors mais c’est une autre histoire…